Biographie

Aucun amateur d'art ne demeure insensible à la chronologie de la production d'un artiste dont il a apprécié l'un de ses composants. Et c'est sans doute pour tenter de satisfaire cette louable curiosité qu'a été constituée cette rétrospective de l'oeuvre peint de PIERRE MALRIEUX recouvrant quelques cinquante années d'une créativité foisonnante. Quoi de plus séduisant en effet que de suivre le cheminement du travail de l'artiste vers son aboutissement tant au travers de la personnalité de l'auteur que de l'évolution du fruit de ses recherches et de ses thèmes de prédilection au cours de ce demi-siècle de son activité picturale?

Un homme du sud...

Résolument homme du Sud, Pierre Malrieux est né en Lot-et-Garonne avant de passer son enfance et effectuer ses études secondaires à Bordeaux où, dès l'âge de 12 ans, il s'initie au dessin et à la peinture auprès d'un artiste local. C'est à Paris où il "monte" à 20 ans durant ces tristes années de l'occupation, qu'il séjournera ensuite. Il s'y formera à la sculpture dans l'atelier de SOKONESKI, un artiste russe immigré, tout en fréquentant assidûment les salles du Louvre pour s'imprégner de la technique des maîtres du XVIIème siècle, notamment des Flamands. Sa première manifestation picturale eût ainsi lieu dans la capitale, à la galerie Ror Volmar en 1951. Ce fût là le point de départ non point encore de sa célébrité mais tout au moins l'affirmation de son art, pour ne pas dire sa consécration, en égard à la notoriété du lieu. Mais ce passionné de la nature fût, au terme d'une quinzaine d'années, nostalgique du Sud-Ouest où il avait ses racines. C'est donc en 1956 qu'il quitte Paris pour établir sa demeure et son chevalet au Cap-Ferret, non loin de là où l'emmenaient ses parents en vacances lorsqu'il était enfant. Et la magie de ce lieu doit être telle qu'il y a gardé cette fraîcheur de la jeunesse, cette propension au rêve, cette sensualité qu'abrite ce grand corps inoxydable d'athlète prêt aussi bien à la plus vigoureuse énergie. Au physique, Malrieux a parfois une posture dalinienne, hormis certes, la mégalomanie et la rusticité de la moustache qui pondère quelque peu le rapprochement. Ajoutons, pour être complet, son sens de l'humour qui n'a rien à envier à son goût pour la farce, voire la gaudriole. Un bon vivant, en somme, mais mâtiné d'épicurien au vrai sens du terme.

De la mélancolie des tons ombreux à la jubilation des couleurs éclatantes...

Bien que l'évolution de la facture de Malrieux ait été progressive de 1951 à la période actuelle, on peut sans peine découvrir plusieurs étapes de son oeuvre aux caractéristiques novatrices par rapport aux précédentes sans pour autant que celles ci soient radicalement et définitivement abandonnées. Cette relative constance tient, à l'évidence, aux éléments fondamentaux de son style particulièrement original tels que la savante préparation des fonds, la structuration systématique en traits horizontaux et verticaux de ses compositions, ses aplats généreux ou ses effets de superpositions translucides de la pâte, particulièrement dans les ciels tourmentés de ses paysages. Ces périodes sont jalonnées d'événements phares, généralement des retours de voyages ou des préparations d'expositions (une bonne centaine en France dont 8 à Paris et 5 à l'étranger entre l'Espagne, l'Allemagne, la Belgique, les USA et le Mexique) qui ont généré telle ou telle orientation nouvelle dans le choix des thèmes et, par voie de conséquence, des couleurs, ou bien telle incursion dans un nouveau domaine de recherche.

Les années 50 auront été marquées par des couleurs sombres, des gris, des verts foncés sur des fonds travaillés déjà selon la griffe de l'artiste et sur lesquels se détachent souvent des personnages romantiques ou, parfois, à connotation mystique. La matière est riche, la pâte est dense. Il fallut attendre les années 60 pour ressentir progressivement l'influence de l'environnement ferret-capien retrouvé et, singulièrement, l'apparition de ce bleu complexe dont le peintre a le secret et que lui inspirent le ciel et le plan d'eau de rêve du Bassin d'Arcachon si présents dans ses paysages. Ainsi, à l'instar de l'un de ses illustres prédécesseurs auquel il voue une admiration sans bornes, aura-t-il eu, lui aussi, son époque bleue. S'ouvre alors pour Malrieux une période de renouveau où se conjugue le bonheur d'une récente union avec sa jeune épouse et d'une nouvelle paternité avec l'apport de quelques escapades en Corse et en Espagne. L'empâtement de ses toiles est toujours aussi riche, une douce lumière vient éclairer ses bleus et les compositions inspirées d'outre Pyrénées privilégient le jaune, l'ocre, le rosé et le rouge. 1974 donna lieu à une exposition dans une galerie bordelaise de l'ouvre de Malrieux destinée à l'art sacré et à l'occasion de laquelle le peintre révéla, sur une vingtaine de toiles de grand format, l'aspect pictural et émouvant de son inspiration quasi mystique, alors qu'un cruel deuil assombrissait son humeur du moment. La pleine maturité de son art s'est ainsi affirmée, de même que, un an plus tard, lors de la présentation qu'il fit de ses "nus" pour célébrer l'année de la femme, expression intimiste et sensuelle de son talent soulignant aussi bien la qualité du dessin. Pendant quelques années, il installe ensuite son chevalet à Sète où il transpose sur la toile les impressions nouvelles que lui procurent ses fugues sur la côte méditéranéenne ou en Provence et en Camargue, ce qui le conforte dans le recours aux couleurs chaudes, aux bruns, roux, jaunes et rouges. Mais retrouvant son port d'attache sur sa presqu'île atlantique, il est pourtant loin de renier les bleus de ses marines au point qu'à l'invitation de l'Alliance Française, il expose en 1984 à Mexico sur le thème de "Los azules de Malrieux". Nul doute que cette opportunité que lui procura un séjour de deux mois au Mexique au cours duquel il s'imprégna, avec force notes et croquis, de cette atmosphère nouvelle d'Amérique Centrale, aura eu des conséquences assez spectaculaires sur l'évolution de son ouvre. A partir de 1985 un éclairage nouveau, tant au sens propre qu'au figuré, viendra dès lors renforcer, mettre en exergue, la puissance sous-jacente que l'on sentait jusque là au travers des empâtements flous et poétiques de ses toiles. Les personnages abondent, comme dans les tavelas et les marchés amérindiens, formes plutôt suggérées sous des couleurs torrides, le trait du dessin se durcit tout en conservant sa finesse. Et c'est dans cet esprit que se poursuivra et s'affirmera encore le travail de Malrieux au cours des dix années suivantes qui donneront aussi la priorité aux compositions de plus en plus suggestives, -et donc de moins en moins figuratives-, aux couleurs les plus éclatantes. Parmi celles-ci apparaissent les verts qu'un voyage en Thaïlande fit surgir dans les années 90. L'architecture des compositions, l'équilibre des formes, le rapport des tons s'affinent en une savante harmonie qui illustre, de 1991 à 1999, trois expositions très remarquées à l'Espace 2000 d'Arcachon et une à Marseille, deux à Paris, une à Bruxelles.

C'est vers le milieu de cette période qu'apparaissent, dans un élan d'exaspération de la volonté suggestive du peintre, quelques toiles au dessin tellement épuré qu'elles s'acheminent tranquillement et sans provocation vers un style radicalement non figuratif. Puis notre artiste, insatiable chasseur d'images et d'atmosphères comme d'impressions nouvelles, ne laissa pas s'achever le siècle sans aller, à la fin de l'an 2000, à la découverte durant deux mois, de New-York, des côtes de la Floride, de la Louisiane, puis, même, de toute la côte Ouest des Etats Unis. Il en revint naturellement chargé de croquis et de notes sur cette nouvelle expérience qui vient encore élargir l'horizon de son inspiration déjà si vaste et générer de nouvelles peintures dont bénéficia sa dernière exposition à Paris en 2001 dans une galerie du Palais Royal. Et c'est assurément ce début du XXIèmè siècle que Malrieux a choisi pour nous confirmer, sans complexe et sans renier pour autant son style "figuratif suggéré" dont on voit l'évolution sur cette cinquantaine d'années, son appétence d'expression résolument non figurative qui marque incontestablement l'apogée de sa créativité. La transparence des fonds, la fraîcheur des couleurs y gagnent encore tandis que tout le charme de la composition s'ajoute à l'équilibre des formes, au rapport des tons, à la finesse du trait. Parfois, cependant, un personnage féminin énigmatique vient apporter sa grâce au premier plan pour nous "interpeller" sur un fond de décor irréel faisant un peu penser à la peinture métaphysique de De Chirico. Ainsi peut donc être rapidement esquissée la chronologie du cheminement de ce peintre vers la notoriété qu'il a acquise au cours de ce demi-siècle (déjà ! mais le temps passe si vite !) d'expositions, d'acquisitions publiques et privées de ses ouvres comme en attestent aussi bien la présence de celles-ci dans maintes collections particulières de l'hexagone et de l'étranger que celle de son nom dans le célèbre recueil annuel "Akoun" de la côte des artistes peintres Malrieux peint comme il respire et ce modeste panorama rétrospectif, certes non exhaustif, voire même sélectif de sa production peinte, nous amène à tenter d'en dégager les principales caractéristiques.

Si comme le contexte géographique du port d'attache de l'auteur l'explique bien naturellement les marines constituent une part importante dans la catégorie des paysages, on est frappé par la variété des sites qui, de la Provence à l'Espagne en passant par le Mexique, la Thaïlande ou les Etats-Unis servent de support à l'inspiration du peintre. Quant aux thèmes choisis pour ses compositions ils évoluent en une mosaïque infinie où la femme est couramment reine, soit seule dans sa beauté plastique, soit sous forme d'ombres figurées animant au lointain une rue un paysage, ou bien sous la forme d'un rêve un peu chagallien. Mais l'art sacré y est aussi présent de même que la corrida dans l'éclatant tourbillon coloré de la farouche lutte de l'homme et de la bête, que les clowns et leur charge symbolique de tristesse, ou que l'allégorie, enfin. Seule exclusion cependant, du monde "malrieusien", hormis un ou deux bouquets de fleurs aux couleurs aguichantes: la nature morte; cette épithète étant sans doute et à juste titre, jugée antinomique et trop incompatible avec la conception universelle du peintre.

Un peintre d'exploration...

Car sa créativité est intense et quotidienne, non seulement, comme on le voit dans le domaine pictural et graphique qui requiert, il est vrai, la plupart de son temps, mais aussi dans celui de la sculpture sous des formes et sur des supports divers, de la terre au métal, ou celui de la céramique. Sans cesse il entreprend des recherches nouvelles au fil de sa fertile imagination et sans jamais se laisser décourager quand elles ne trouvent pas leur aboutissement.

Un peintre de rigueur...

La cohérence de son ouvre, malgré sa diversité, procède à l'évidence du soin à l'architecture de ses compositions dont l'armature entrecroisée est sous-jacente, bien établie sur des fonds méticuleusement préparés. La disposition des aplats colorés est diatonique et l'équilibre des valeurs chromatiques strictement étudié. Autant d'éléments fondamentaux qui sont constitutifs du "style" dont Malrieux ne se départ pas et qui témoignent en effet d'une grande rigueur.

Un poète et un peintre de l'âme...

Que dire aussi de cette magie de la couleur à laquelle il est parvenu après les tons si sombres du début de sa carrière? Sombres en effet mais denses comme dans les profondeurs d'un volcan qui n'attend qu'à éructer plus tard un festival de couleurs brûlantes. Celles-ci sont venues d'abord sur une matière riche et consistante qui, on l'a vu, s'est progressivement allégée avec la finesse du trait et la luminosité accrue, la transparence de la toile. Du froid au chaud, du bleu au rouge en passant par les ocres et les bruns, sa palette est le reflet de son humeur du moment de son bonheur de vivre ou de sa peine, et, naturellement avant tout du sujet que son inspiration lui dicte de composer. Dans son atelier où il peint exclusivement et quotidiennement, il accompagne volontiers le rythme gestuel de ses brosses et de ses délicats pinceaux d'une musique chaleureuse qui transparaît en se joignant au souffle et au halo de poésie qui baigne chacune de ses toiles.

Un peintre d'exception...

Reste à situer son ouvre dans notre époque. Sans conteste, elle s'inscrit dans ce que, depuis la révolution impressionniste de la fin du XIXème siècle, il est convenu d'appeler la peinture "moderne" par opposition à la peinture "académique". Et tant que nous y sommes, disons "contemporaine" puisque nous vivons les mêmes heures que son auteur qui s'est d'ailleurs lui-même désigné "figuratif contemporain", et bien que la terminologie des critiques d'art et du Centre Pompidou réserve généralement ce qualificatif de "contemporain" à des créations (trop ?) résolument avant-gardistes postérieures à 1960. Va donc pour "figuratif" mais pas au sens de la copie pure et simple, de la reproduction du sujet. Car le peintre digne de ce nom est un démiurge qui ne se contente pas de photographier le monde. Il n'en crée pas non plus un autre à coté; il en fait un autre dans celui-ci: il le refait. Le sujet n'est donc pas reproduit mais produit. Telle est bien la caractéristique du domaine pictural dont Malrieux a incontestablement la maîtrise et qui répond aussi pleinement à cette citation de Paul Klee, l'un des grands maîtres de l'art moderne qui fût professeur au Bauhaus: "l'art ne reproduit pas le visible; il rend visible". Et l'actuel développement de la tendance non figurative (pour ne pas dire abstraite) du peintre amorcée depuis quelques années confirme à quel point l'analyse du sujet lui permet de le dépouiller du superflu pour n'en retirer que l'essentiel, la "substantifique moelle", comme disait Rabelais, l'essence non visi- ble et l'éther subtil qui l'imprègne, puis de les restituer. Il est significatif de noter que Malrieux, sur la période des dix dernières années, a intitulé trois de ses expositions "facettes". Il a tenu sans doute à exprimer ainsi la diversité des thèmes traités et la variété de leur facture; mais n'est-ce pas aussi, plus ou moins inconsciemment, pour signifier la synthèse du sublime, la reconstruction facette par facette qu'il opère au terme de cette sorte d'alchimie de sa perception affective du sujet? Alors, le qualifierait-on de post-impressionniste? Mais au diable les étiquettes et les affiliations. Bien que très attentif au monde des arts qui l'entoure, bien que passionné de Gauguin, Picasso, De Staël et de la technique du Greco, il a toujours su se protéger d'influences artistiques fussent-elles admirables et magistrales. "Peintre de passion", "Peintre d'atmosphère" comme le qualifia tel talentueux journaliste, Malrieux reste avant tout lui-même, inclassable, d'une luxuriante diversité (les "facettes") au travers des nombreux rameaux de son arbre de créativité, mais toujours reconnaissable par son style original et tellement poétique. Dans son "Musée imaginaire" dont cet opuscule pourrait, en toute humilité, être la modeste réplique pour Malrieux, André Malraux écrit: "Les grands artistes ne sont pas les transcripteurs du monde, ils en sont les rivaux". On ne regarde pas un tableau de Malrieux: on le parcourt, on y pénètre et, comme lui-même, on le vit.